La fidélité, les épreuves, l'indépendance d'un homme

L’affaire :

 

« L’affaire Markovic » marque une rupture dans leurs rapports. L’affaire est sombre. Elle trouve ses racines dans un « fait divers » , la mort d’un garde du corps d’Alain Delon, mais suscite rapidement des rumeurs selon lesquelles Madame Pompidou aurait participé à des «  parties fines ». Ce fait divers se transforma vite en complot dans le but d’affaiblir et de discréditer un Pompidou en route vers le pouvoir en prêtant à son épouse un comportement inapproprié. Georges Pompidou n’est pas parvenu à accepter, c’est que l’on s’en prenne à sa femme, que l’on tente de couvrir de honte aux yeux de l’opinion. Elle, celle qu’il aime entièrement, pleinement. Rien ne lui a plus été horrible que de la voir souffrir comme une victime innocente, accusée de s’adonner à des plaisirs libertins dans une France conservatrice. La peine que sa femme ressent met Georges Pompidou hors de lui. Il attend que le Général de Gaulle et son entourage lui viennent en aide, mais cette aide n’aura pas été à la hauteur de ce qu’il espère, et George Pompidou en garde du ressentiment à l’égard du Général. Cette affaire le meurtrit. On ne saura jamais précisément à quel point les griefs qu’ils se portaient mutuellement étaient justifiés, mais ils vont rompre la relation privilégiée qu’ils entretenaient jusqu’ alors. Ils ne se reverront plus les vingt derniers mois de la vie du Général. Ce qui souffle des mots à Pierre Vianson -Ponté lorsque Georges Pompidou alors Président arrive seul face au cercueil fermé du Général : « Shakespeare n’eut pas trouvé mieux ».

L’émancipation :

 

Que faire après avoir été Premier ministre ? Le choix parait binaire et peut se résumer ainsi : arrêter le politique ou devenir Président. George Pompidou était trop avancé dans la direction du pays après six années comme chef du gouvernement pour se retirer ainsi. Il se prépare alors à l’éventualité d’une élection présidentielle prochaine dans la mesure ou le général de Gaulle comme André Malraux, George Pompidou serait naturellement amené à être le prochain Président de la République. Malraux leva même en public son verre, en présence de George Pompidou, au « destin » de ce dernier, tandis que le Général de Gaulle déclara à Pompidou qu’il devait « se préparer à tout mandat qu’un jour la nation pourrait lui confier ». Il dévoile avec sincérité ses intentions depuis L’Italie, lors d’un voyage à Rome : « Ce n’est, je crois, un mystère pour personne que je suis candidat à une élection à la présidence de la République lorsqu’il y en aura une ». Non pas que personne ne se serait porté candidat, mais personne ne put songer raisonnablement à lui disputer la supériorité de L’intelligence et de l’habileté qu’il avait exercé avec talent à Matignon.
Rappelons qu’il s’agissait alors de trouver un successeur au Général de Gaulle dans un pays désormais habitué aux grands Hommes. Il aborde cette période en se préparant réellement à occuper la plus haute fonction, tant par le maintien de réseaux qui lui seraient utiles pour la conquête de la France, que par des méditations sur le rôle et les missions que devra remplir le prochain président. Il croit ainsi en la nécessite de devoir lutter en permanence. Ainsi, il écrit dans ses vœux de l’année 1969 adressés au général de Gaulle un message rappelant ses qualités de patience et d’humilité : « Tant il est vrai que, dans notre pays, tout est toujours à refaire et que, malheureusement notre génie national veut qu’à peine arrivés aux sommets nous aspirons à retomber ». Mais c’est aussi durant cette période que les relations entre George Pompidou et le Général de Gaulle commencent à se détériorer. La « déclaration de Rome » ne plut ni au Général ni à son entourage, qui tiennent Pompidou comme responsable d’affaiblir son autorité en démontrant que De Gaulle peur très bien avoir un successeur. Coté Pompidou, ces critiques sont incomprises car il estime, à juste titre, ne rien avoir annoncé de nouveau et avoir pris soin de respecter les précautions de langage nécessaires. Or, ce n’est pas ce qu’en ont retenu les journalistes. Pompidou n’avait pas trot, mais dans les faits, ses actes ont été dommageables au Général.

 

« Au moment où s’ouvre la compagne présidentielle, je voudrais, Français, Françaises, vous demander à tous, sans distinction d’opinions, d’avoir une pensée pour le Général de Gaulle. Il a refusé la défaite, incarné la résistance et la libération. Il n’a cessé de dénoncer les faiblesses, l’impuissance d’un régime dont les hommes, tous presque sans exception, sont venus, un jour de 1958, lui demander de sauvée, le drame algérien a été résolu, au prix, je le sais, de souffrances et de sacrifices pour les Français d’Algérie, et le pays ne doit pas l’oublier. Mais enfin, pour la première fois, depuis cinquante ans, nos soldats, vos fils, vos frères, vos maris ne se battent plus nulle part sur la Terre. C’est-à-dire combien la tache de qui prendra la suite parait écrasante. Et pourtant, je suis candidat ; et je vais vous dire pourquoi. (…) Et puis, il fallait déjouer le complot politique, faire comprendre à l’opinion ce qui se passait, jusqu’au jour où le chef de l’Etat, dans un appel historique, put renverser la situation. C’est à ce moment-là que j’ai compris : quand viendrait le jour, je n’aurai pas le droit de me dérober. Je suis donc candidat. Et je voudrais vous dire deux choses. D’abord, je n’imiterai pas le style du général de Gaulle. Nul ne le pourrait, d’ailleurs, et puis, vous le voyez bien, je suis un homme différent. Je me propose une politique d’ouverture et de dialogue. Ouverture : cela veut dire qu’un gouvernement rénové, reposant sur une majorité très large, étendue à tous ceux qui acceptent les principes essentiels de la Vème république, dialogue : cela veut dire des reports constants, confiants entre le Gouvernement et le parlement, Assemblée et Sénat, avec tous les élus, élus locaux en particulier, et avec le pays. Car j’ai l’intention de lui expliquer fréquemment, simplement, franchement la politique et, naturellement, de permettre aux opposition de la critiquer. »

Le doute :

 

Le 29 mai 1968 , alors que le pays est en pleine agitation sociale , le général de Gaulle annule le conseil des ministres puis « disparaît ». Officiellement il devait se rendre à Colombey-les-Deux-Eglises, mais n’atteint cette destination qu’à 18h15. Personne, y compris le Premier ministre, ne sait alors ou il s’est rendu, ces quelques heures ,durant lesquels le général de Gaulle s’est évaporé dans la nature, ont été l’objet de bon nombres de rumeurs. On apprendra par la suite que de Gaulle s’est rendu à Baden-Baden pour rencontrer le général Jaques Massu au PC des forces françaises en Allemagne. Cette entrevue, ou ce dernier assure de la fidélité de l’armée, a agit comme un électrochoc pour de Gaulle. Dans ce moment de doute, elle a été l’élan nécessaire au pouvoir gaulliste pour reprendre la rue en main. Aussi le lendemain, le général annoncera dans une allocution radiodiffusée son maintien au pouvoir ainsi que la dissolution de l’Assemblée nationale.
Général Charles de Gaulle « j’ai besoin de me retrouver en face de moi –même de prendre du champ par rapport à l’événement de réfléchir tranquillement, de ne pas rester dans la fournaise, de retrouver le sommeil. Ici je n’arrive pas à dormir. Je ne rentrai de main à 15 heures.»

-Extrait de « Un journée particulière » vingt événement décisifs, vingt dirigeants emblématiques, dirigé par Franz-Olivier Giesbert et Claude Quétel. Edition Perrin/Le Point  Général Charles de Gaulle « j’ai l’intention de rentrer. Vous n’avez pas de raison de vous inquiéter .Je vous embrasse » de « une journée particulière » vingt événements décisifs, vingt dirigeants emblématiques, dirigé par Franc-Olivier Giesbert et Claude Quétel. Edition Perrin/Le point.

Georges Pompidou : « il faut que je vous dise, je vais remettre ma démission au Général. Vous avez le droit de le savoir. Je ne peux pas accepter ce qui s’est passé. On n’a jamais vu un premier ministre laissé dans l’ignorance de ce que fait le président en de pareilles circonstances. »
Edouard Balladur à propos de la journée du 29 mai 1968 , propos recueillis par Eric Mandonnet et publiés le 30/04/2008 dans l’Express.