UNE PLACE POUR LA POÉSIE. UNE PLACE POUR LA POLITIQUE

Il arrive même que certaines vies ou œuvres humaines tirent leur résonance du fait qu’inachevées ou à demi détruites, elles ont, grâce à cette imperfection accidentelle, rencontré la poésie. Achille comme Leclerc, Marie Stuart comme le belle Aude sont des figures poétiques parce que disparues prématurément. Le Colisée est poétique parce qu’à demi ruiné. Et tel fût de colonne resté seul debout sous le ciel de Grèce ou de Sicile trouve dans la poésie de l’abandon plus de beauté que n’en possède la Maison Carrée miraculeusement conservée. […]

Qu’est-ce donc que la poésie ? Bien savant qui le dira. Qu’est-ce que l’âme ?
On peut constater chez un homme toutes les manifestations de la vie, les analyser, les décrire ; on peut, nous l’avons tous fait au collège, analyser un poème, étudier composition, vocabulaire, rythme, rime, harmonie. Tout cela est à la poésie ce qu’un cœur qui bat est à l’âme. Une manifestation extérieure, non une explication, encore moins une définition. Si donc je voulais m’approcher davantage d’une définition de la poésie, je la chercherais plutôt dans ses effets. Lorsqu’un poème, ou simplement un vers provoque chez le lecteur une sorte de choc, le tire hors d e lui-même, le jetant dans le rêve, ou au contraire le contraint à descendre en lui-même plus profondément jusqu’à le confronter avec l’être et le destin, à ces signes se reconnaît la réussite poétique. […]

Aussi chercher à enfermer la poésie française dans une définition me parait impossible et illusoire. Elle est traversée de trop de courants qui apparaissent et disparaissent de siècle en siècle. […]

Si notre poésie a cependant une caractéristique originale qui puisse se définir, c’est me semble-t-il, d’être l’une des expressions d’un peuple qui, plus que tout autre à l’époque moderne, a réfléchi avec constance et pénétration sur l’homme.[…]

En fin de compte, dans la poésie plus qu’ailleurs, il faut avoir  » le don ». A une certaine facilité irritante, je préfère, bien sûr, la perfection suprême de la Fontaine ou de Racine, de Baudelaire ou de Mallarmé. Mais rien -intelligence, sensibilité, métier- ne dispense du don divin d’un poète.

(Extraits de la Préface de l’Anthologie de la poésie française, par Georges Pompidou).

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